lundi 3 mars 2014

Chronique d'une vie simple

Le village est calme.
Les quelques commerces ouvrent les paupières de leur vitrine. Le soleil joue avec le coq en bronze tout en haut du clocher de l'église. Un tracteur déchire ce silence matinal. "C'est le fils du père François, qui va labourer" se dit le petit vieux. Il s'arrête, lève la tête afin de voir l'engin s'enfuir rendant son calme à la rue. Il reprend sa démarche hésitante aidé de sa canne. Chaque jour avec son allure d'escargot, Henri va chercher son pain et son journal. "Il est matinal!" Se disent les jeunes qui aimeraient faire la grasse matinée. La vie est ainsi faite certaines choses dont on aspire à un instant ne sont plus possibles lorsqu'on pourrait les réaliser. Passant devant l'école, il se revoit petit avec sa blouse grise et ses brodequins, se chamaillant avec ses camarades de classe, le père François en faisait partie. L'odeur de l'encre dans les encriers en porcelaine, celle de la cire sur les bureaux en bois, lui chatouillent sa mémoire olfactive. Sur le grand tableau noir il voit encore cette carte de France faite de couleurs vertes et marron striées d'un bleu dessinant les fleuves. Au milieu trône le poêle son tuyau serpentant jusqu'à une fenêtre. Le matin à chacun son tour d'allumer ce foyer. Il y a passé les plus beaux instants de sa vie d'enfant. C'est ici qu'il a obtenu le certificat d'étude, ultime épreuve à laquelle on pouvait accéder dans sa condition de fils d'agriculteur.

Voyant le tracteur s'enfuir, il se souvient du travail au champ après l'école. Le modernisme n'était pas encore arrivé avec son lot de machines et de produits. La vie était dure, elle s'écoulait au fil du jour cependant. Un travail de force, sans stress, différent au fil des saisons. L'été était fait de fenaisons et moissons, le soleil vous tapait sur la tête malgré la casquette, la tâche était ardue mais la convivialité était là pour atténuer la douleur physique. On venait vous donner à boire un cidre qui malgré le peu d'alcool vous tournait la tête. L'automne quant à lui vous permettait de vous refaire une santé, avec ses foires, la chasse. Les odeurs dominaient recrachées par une terre fendue du soc de la charrue, par un tas de pomme en décomposition. L'hiver était la mort de la nature et l'homme avec son instinct de survie se battait pour ne pas la suivre. Jusqu'à se que le printemps bouscule tous ces sens, vous remettant sa sève dans vos veines.
Il arrive devant le monument aux morts. Lui c'était l'Algérie, il y a vécu des horreurs qu'il a gardé pour lui, par discrétion, par pudeur. Il fait partie des anciens combattants, mais les autres des grandes guerres, regardent ces "jeunes" qui ont fait une guerre qui ne porte pas vraiment ce nom. Même dans l'horreur il y a des différences.Quand il est revenu, c'était un autre homme, fini ses belles idées, ses rêves idéalistes. La dure réalité des choses l'avait endurci et replié sur lui même, une de ces charges qui lui courbent le dos maintenant.
L'église maintenant, c'est là qu'il a marié la Denise. Il l'a connue dans ces bals de villages qui n'existent plus maintenant. Un soir revenant à pied avec elle sur la route, ils se sont roulés dans l'herbe, nus.La lune jetant des ombres sur ce corps fait de monts et vallées. Ils se sont aimés jusqu'au matin par cette chaude nuit d'été.
La maison du maire se dresse majestueusement devant lui, c'est celle du maire et aussi du directeur de l'usine. Après s'être marié, la ferme n'étant pas assez rentable, il est parti à l'usine comme beaucoup d'autre. Ce furent les 3 huit un rythme régulier, monotone, une semaine le matin, une semaine l'après midi et une semaine la nuit. La vie s'écoulait au rythme des sirènes de l'usine, l'été c'étaient les vacances, choses qu'il n'avait jamais eu avant. Il en profitait pour donner un coup de main aux paysans.
L'entreprise de maçonnerie du gars Louvet, le père de celui-ci a construit sa maison, son nid douillet ou il a vécu heureux avec sa femme. Chez lui il est seul mais souvent il parle à sa femme essayant de garder le plus de souvenirs possibles. Le temps érode la mémoire; le souvenir ceux qu'on a le plus aimé s'évapore doucement et seulement une photo ou un sentiment passager vient recharger des émotions. Il n'a pas eu d'enfant cela restera le grand regret de sa vie.
La maison de retraite maintenant. Là sont tous ceux qu'il a comme connaissance, le grand Maurice son conscrit et copain d'armée, la Bernadette celle qu'il a aimée étant jeune, le Lucien sacré farceur qui n'arrêtait pas de lancer des vannes la vieillesse a eu raison de sa bonne humeur. Lui n'a pas voulu aller dans ce mouroir, il préfère rester seul chez lui, toujours solitaire. Il sait que le jour ou il ne pourra plus rester chez lui, ce ne sera pas la peine de l'emmener dans cet hospice.
Enfin c'est le cimetière.Dernière étape sourit le petit vieux. Sa Denise est déjà là , elle n'a pas résisté à la maladie du siècle, un cancer. Cela fait dix ans maintenant qu'on l'a installée dans sa demeure éternelle. L'homme après une dernière halte reprend sa canne et repart vers ce qu'il lui reste à vivre. Il n'est pas triste, il sait que pour tous, le monde finit comme cela sans exception.

Lui sa vie il en voit les étapes tous les jours en allant chercher son pain et son journal.